Bienvenue chez les Hillbilies

51idsm4kvzl-_sy344_bo1204203200_Si vous voulez comprendre qui sont les électeurs de Trump, la « white working class » en voie de paupérisation avancée, qui lui ont permis de gagner des Etats comme l’Ohio, lisez « Hillbilly Elegy : A Memoir of a Family and Culture in Crisis. » de J.D. Vance.

Dans un portrait à la fois empathique et critique, J.D. Vance raconte de l’intérieur la vie de ceux que « l’Elite » comme il dit appelle souvent « Hillbillies », « white trash » ou « Redneck ». Mais « l’Elite » ne les connaît pas vraiment. Ils habitent loin et heureusement. Vance est né dans une de ces familles d’origine mi-irlandaise mi-écossaise où « Poverty is the family tradition ». Ses grand-parents, originaires du Kentucky, ont émigré après la seconde guerre mondiale dans l’Ohio comme des millions de leurs camarades de « classe » qui partaient vers le nord pour suivre le boom de l’industrie automobile à Détroit, du papier et de l’acier en Ohio, des mines en Pennsylvanie… Pour un temps ils ont pu croire en l’American Dream, croire qu’ils allaient enfin échapper à la pauvreté par le plein emploi et la croissance des salaires. Alors que leurs petits enfants ont atteint l’âge adulte dans les années 2000, leur région a connu fermetures d’usines et hémorragie ininterrompue des anciens emplois industriels vers l’étranger. L’impact de la crise éclate sombrement dans la petite ville de la « middle America », appelée …. « Middletown » (probablement in the middle of nowhere) où a vécu Vance. Après avoir été un temps florissante et pimpante, Middletown s’est transformée en ville fantôme dès qu’Armco a fermé ses aciéries : malls, restaurants et autres attractions culturelles, remplacés par des parkings faute de consommateurs. Fin du rêve américain.

Ce livre qui se lit à la fois comme un roman et comme un essai, narre aussi la relation entre Vance et sa famille, sa mère, ses grand-parents Papaw et Mamaw et plus largement le reste du clan, le reste de la communauté Hillbilly. Que dire de sa mère, qui un jour décide de crasher sa voiture avec son fils dedans, juste parce qu’elle s’est fâchée avec lui ? L’enfant, puis l’adolescent ne supporte plus de la voir droguée et incapable de décrocher malgré de multiples séances de désintoxication. Elle n’est pas seule dans cette situation. Depuis plusieurs années, les médias parlent à ce sujet d’épidémie : souvent la dépendance à l’héroïne ou la cocaïne nait d’une surconsommation initiale à des fins médicales de calmants à base d’opioïdes. Le thème a particulièrement été évoqué dans les campagnes des Républicains, celle de Trump en tête (même si – à le voir renifler pendant les débats – on pouvait douter de sa volonté de traiter le problème sérieusement). Que dire de la malbouffe ? Biberons au coca-cola refilés aux bébés parce que c’est plus rapide et moins cher, surconsommation de sodas et repas quotidiens pris dans des fastfoods. Tout cela a déjà été décrit dans « Super Size me » : cinnamon roll le matin, McDo le midi et Taco Bell le soir. Les conséquences sont presque aussi ravageuses que la drogue : surpoids, maladies cardiovasculaires… Comment s’étonner ensuite de lire dans le New York Times que l’espérance de vie de la population blanche et pauvre, diminue… D’après Vance, la pauvreté n’explique pas ces comportements, il s’agit plutôt de manque d’éducation et d’une culture qui se délite : cuisiner chez soi coûte souvent moins cher et permet de manger plus sainement que d’aller au fastfood mais c’est plus fastidieux. Vance peint la désintégration des familles : sa mère fait partie de ces nombreuses femmes qui élèvent seules leur enfant. Elle ne cesse de changer de mari, de compagnon. Vance n’a donc pratiquement pas connu son père ou plutôt en a eu plus d’une dizaine. Cette désintégration du lien familial va de pair avec la violence domestique. Pas de manichéisme chez Vance : là où on atteindrait que les beaux-pères tabassent l’enfant, il raconte la violence entre Papaw et Mamaw : Papaw boit, mais c’est Mamaw qui se bat, mamaw qui accueille sa fille sur son porche avec ses guns pour défendre son petit fils.

Vance a beaucoup de sympathie pour ses proches et les gens de sa communauté mais il en montre aussi tous les travers, notamment leur tendance à reporter leurs problèmes sur le reste du monde, le gouvernement en têt de liste. Il s’agace de leur habitude de surconsommer et en particulier d’acheter gadgets électroniques, téléphones, vite mis au rebus, notamment à Noël car il faut montrer de façon quantitative qu’on aime ses enfants. Ce travers très répandu dans toutes les classes sociales peut être catastrophique quand on est pauvre et qu’on n’arrive pas à boucler les fins de mois. Vance souligne ce qu’il appelle une dissonance cognitive par quelques exemples : Les Hillbillies se disent très croyants mais les chiffres montrent qu’ils vont de moins en moins à l’Eglise. Ils se disent travailleurs mais certains abusent du système social tel ce copain qui a quitté son boulot parce qu’il déteste se réveiller tôt et ne cesse de se plaindre contre la politique d’Obama sur Facebook. Mais à cette attitude nihiliste des pauvres répond le mépris des « Elites », Démocrates principalement : « As my grandma once told me, « Hillbillies » – by which she meant poor whites with some connection to Appalachia – were the only group of people that elites felt comfortable stereotypoing and looking down upon ». Un de ses professeurs de Yale lui explique que les écoles de l’Ivy League, ne sont pas dans le business de la « remedial éducation », pas là donc pour aider les pauvres.

Les Hillbillies n’essaient plus de s’échapper de leur monde pour chercher des emplois ailleurs, ils n’ont plus d’espoir. Seuls les plus éduqués peuvent partir vers la ville qui offre des emplois dans les services pour lesquels ils n’ont pas de formation. Les Hillbilies ne croient plus aux hommes politiques et à leurs discours, ni aux médias traditionnels et s’enferment dans les réseaux sociaux qui relaient en boucle les mêmes messages. Le monde virtuel copie la ségrégation du monde réel.
L’expérience de Vance montre qu’il est possible de s’en sortir. Il énumère deux facteurs principaux qui lui ont permis d’obtenir un Master en droit à Yale : l’amour inconditionnel de ses grand-parents, certes violents entre eux mais extrêmement bienveillants avec lui et qui l’ont encouragé à réussir à l’école et son passage plusieurs années chez les marines. Ces derniers lui ont inculqué des valeurs, de la discipline et des habitudes de vie plus saine.

Vance propose une analyse des symptômes et des causes de la pauvreté. Il pose la question de la responsabilité individuelle : « How much is Mom’s life her own fault ? ». Là où les Démocrates voient traditionnellement des déterminismes économiques, Vance, en bon Républicain, dénonce une certaine culture de la pauvreté à laquelle personne ne peut remédier si ce n’est les individus concernés eux-mêmes. D’habitude, les Républicains utilisent cet argument contre la population noire. Vance l’applique – de façon plutôt nuancée – aux siens. Selon Vance : « There is room for both anger at Mom for the life she chooses and sympathy for the childhood she didn’t ». Il s’agit de traiter les pauvres comme des égaux, comme des adultes responsables. S’ils ont une part de responsabilité dans leur malheur, ils ont aussi de l’espoir : la possibilité de s’en sortir même contre le système. Visiblement ce n’est pas si simple car il y a dans les faits encore un sacré nombre de gens qui ne savent pas, comme lui, résister à leurs démons ou qui n’ont pas la chance d’avoir eu un Papaw et un Mamaw dans leur vie et pour qui il est donc plus difficile de devenir des adultes qui s’occuperont bien de leurs propres enfants. Sans doute la critique que fait Vance de la politique Démocrate évoque de vrais problèmes (par exemple les effets parfois pervers de politiques d’aide sociales mal adaptées mais il en oublie aussi les côtés positifs. De la même façon il néglige d’analyser de façon critique la politique du parti Républicain. Alors que faire pour ces Hillbilies ? Que faire pour qu’ils ne votent pas Trump parce qu’ils ne se sentent défendus et reconnus par aucun parti et qu’ils n’ont plus d’espoir ? Que faire pour qu’ils ne votent pas Trump juste par nihilisme ou bêtise ? Malheureusement Vance ne le dit pas vraiment. Ah et j’oubliais, tous les pays ont des Hillbilies, ailleurs ils s’appellent autrement… ailleurs aussi Trump s’appelle autrement.

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